samedi 5 février 2011

EDOUARD GLISSANT : Une âme inquiète du monde !

A l’annonce de la mort d’Edouard Glissant tant d’images me viennent qui témoignent d’un long et fécond compagnonnage. Edouard Glissant en Martinique, fondateur de l’Institut Martiniquais d’Etudes, auteur du Discours Antillais, du Quatrième Siècle, de Malemort. Edouard Glissant, Joël Girard et moi dans l’éblouissement de Carifesta à Cuba, rencontrant (grâce à Edouard) des sommités comme Nicolas Guillén, René Depestre et même Fidel Castro ! Edouard Glissant à l’Unesco, fier d’avoir fait paraître un numéro du courrier en créole. Edouard Glissant, avec Patrick Chamoiseau, Gérard Delver, à Strasbourg à l’occasion de la rencontre organisée dans le cadre du Parlement des écrivains persécutés (avec comme invités : Salman Rushdie, Tony Morrison !).
Edouard Glissant dans des colloques !
Edouard Glissant au Diamant !
Le jury du Prix Carbet de la Caraïbe en Guyane (2007)
Glissant et le Prix Carbet !
Etc.…Etc.…
Tant d’images, de moments partagés, d’aventures intellectuelles, de présence au monde qui m’amènent à considérer qu’il demeurera l’un des penseurs fondamentaux du XXIème siècle !
Dans le bouillonnement des œuvres poétiques, dramatiques, romanesques, théoriques, il est parfois difficile de suivre les traces de la pensée d’Edouard Glissant. Pourtant, elles nous interpellent comme ce champ d’îles qu’il a voulu ériger en pointe aigue du Tout-Monde. Elargissant sans cesse les cercles concentriques d’une écriture en état d’alerte, il a irrigué un « système » protéiforme d’une rare densité et d’une ardente acuité.
C’est à remonter un long fleuve intranquille qui telle La Lézarde nous a précipité dans une poétique ardue et un discours antillais exigeant.
Il y eut le temps des fondations, le temps de l’antillanité et le temps du Tout-monde. En fait, un seul et même temps réparti en massifs archipéliques au nom d’une créolisation généreusement renouvelée.
Le temps des fondations, temps poétique par excellence, sondait le Sel noir des Indes pour débarrer le Soleil de la conscience.
Temps d’une intention poétique obstinée qui, à travers La Lézarde, Monsieur Toussaint, se déroulait comme une longue spirale miroitante émaillée d’éclats et d’échos du divers (déjà !).
Il voulait saisir , au rebours des lectures coloniales, l’en-dessous de nos réalités pour faire émerger le vrai de nous-mêmes. Le vrai de notre histoire. Le vrai de notre espace-temps. Le vrai de notre rapport au monde.
Tout cela en un déchiffrement mêlé d’intuitions géniales. L’idée centrale étant que le vu est un invu, le su un insu et qu’il fallait retrouver sous les traces le tramé de notre identité opaque et contrariée. Ce commencement de l’œuvre fut en fait un recommencement qui, s’écartant des certitudes antérieures de la négritude, visait à reconstruire l’archéologie de notre allant. L’objectif était de dégager les contours au pour révéler une saisie nouvelle de nous-mêmes.
Quand le nous semble incertain, contradictoire, chaotique, il réclame un arpenteur capable de sonder friches et broussailles et soucieux de restituer la mesure de notre démesure. Glissant, d’instinct et d’emblée, fut cet arpenteur là en récusant le folklore du nous sans concession aucune.
Son nous comme ses premières œuvres postule l’écart d’avec les lectures trop transparentes et les évidences trop aveuglantes de la colonialité.
Nous d’un peuple et non d’un département. Nous d’un langage et non d’une langue fétichisée. Nous d’une mémoire et non d’une amnésie.
C’est donc dans cet effort de reconstruction que se sont forgés les outils théoriques propres à fournir les matériaux d’une odyssée intérieure. C’est ce forcènement qui donne naissance à l’antillanité.
Le temps de l’antillanité fut aussi celui de l’isolement malgré des convergences venues des autres îles de la Caraïbe. Edward Kamau Brathwaite, Derek Walcott et quelques autres dont le mérite étaient de rapatrier le débat en faisant de la Caraïbe elle-même la source de sa propre pensée.
Le Discours Antillais est venu à point nommé pour dévoiler nos détours, nos délires, nos traces, notre indémêlable va et vient entre pays rêvé et pays réel. Davantage encore, il épousait, dans son énonciation, les sinuosités de notre parcours et de notre psyché. C’est une anthropologie innovante de l’inconscient antillais, un parler-déparler de notre « étant ». On le sait, Glissant répugnait aux fixités de l’Etre et privilégiait la mobilité de « l’étant ». Texte fondateur s’il en est, le Discours Antillais, déclenchait deux romans majeurs : Le Quatrième Siècle et Malemort.

Simples illustrations ? Que non pas ! Création totale armée d’une esthétique qui va de la « vision prophétique du passé » à la « déperdition » annoncée du présent. La figure centrale du nègre-marron y prédomine. Le paysage se fait l’actant de l’histoire tandis que l’oralité s’empare des soubassements de l’écriture. Glissant s’inspirait alors d’une totalité déconstruite qu’il exhume en partant des hauts, en explorant la plaine et en livrant la mémoire latente du paysage.
Totalité qui, elle-même, devient langage, narration élucidante, discours métaphorique et poétique d’un nous objectivé et transcendé. Le philosophe veille sur le romancier qui à son tour veille sur le poète.
Il en est résulté une écriture en rébellion contre l’écriture. Un décousu apparent du dire et une parole-cathédrale, une arborescence stylisée où se dénouent les nodosités d’une histoire quasiment faillie. En ce sens, l’antillanité peut se comprendre comme un pessimisme travaillé par la plus haute des espérances : celle d’une désaliénation absolue qui engage l’acte d’écrire lui-même.
L’arpenteur est également l’architecte tout comme l’architecte se commue en bâtisseur. C’est cette posture qui va engendrer la créolité. C’est-à-dire un enracinement à la mesure du déracinement, un conter qui s’écrit, une substance créole, une domiciliation de l’imaginaire, un détour orchestré de la langue.
Néanmoins Edouard Glissant, devenu « Père » va tout de même reprocher à ses fils un péché d’héritage. Pour lui, la créolité est entachée par la myopie de l’Être. Refusant cette « essence », il largue les amarres et proclame d’abord la créolisation puis le Tout-monde.
Comme toujours, Glissant se place dans l’anticipation, dans la poétique de la relation, dans une totalisation non totalisante du monde. Il a enseigné aux Etats-Unis. Il a beaucoup voyagé. Il s’est frotté aux grandes pensées de son siècle tout en restant fidèle à Faulkner, à Saint-John Perse, à Segalen, aux présocratiques. Il se sent proche de toutes les langues, solidaire de toutes les identités, partisan de tous les bouturages, partie prenante de toutes les déconstructions des pensées monolithiques et ataviques. Il est devenu le mentor, le penseur, le poteau-mitan. Une vigie !
Et ce qu’il voit, c’est un autre monde en marche vers le chaos-monde. Une Europe dont les concepts ont vieilli. Une migration non pas seulement des hommes mais des cultures. Un impensé de la Relation qui lui impose d’ouvrir le champ des ailleurs et de repenser les vieux repères qui s’effondrent comme des dieux périmés : la nation, la raison, la langue, l’histoire etc !
Et voilà notre Edouard Glissant reparti dans un autre imaginaire du monde, dans une autre écriture du monde, dans un discours transrelationnel, transfrontière, transhistorique mais toujours éblouissant d’audace au risque d’être parfois incompris. L’incompréhension n’est-elle pas la sanction de toute anticipation ?
Les Antilles de l’antillanité n’ont été que le laboratoire d’une pensée qui étend ses « trouvailles » conceptuelles au monde entier. Le monde entier comme diversité chaotique qui défie les logiques sécurisantes d’antan.
Dire le Tout-Monde ce n’était pas pour Glissant obéir aux impostures de la mondialisation. Ce fut, au contraire, substituer au mythe de l’identité immuable, le « tremblement » du monde. Autant dire son caractère imprévisible et imprédictible ! Autrement dit sa « mondialité » !
En interrogeant le monde dans son mouvement incessant Glissant nous a appris à renoncer à l’idée d’une unité nivelante et tout compte fait impérialiste.
Il rendait impossible toute assimilation et nous conduisait à privilégier les frottements, les foudroiements, les variations d’une effervescence intellectuelle et culturelle hétérogène. Ce par quoi un français peut être chinois, un chinois caribéen, un caribéen finlandais sans pourtant renoncer à eux-mêmes. Glissant nous a enseigné la plasticité contre la rigidité. Il suffit, aujourd’hui, de regarder, d’écouter, certains jeunes pour comprendre cette autre pensée du monde et de soi. Glissant nous a enseigné que l’identité n’est pas un chapelet que l’on récite mais un risque que l’on affronte avec l’imaginaire du monde. Pas un reniement des autres mais une ouverture aux autres.  Perte de soi ! crient les nostalgiques de la « pureté ». Non répondait Glissant : réorganisation de soi dans l’instabilité créatrice du monde !
Il n’en reste pas moins qu’il nous a légué une pensée habitable pour le XXIème siècle. Tout autre voue les composantes du monde à un affrontement sans fin et sans but. Pensée de l’habiter hors de tout enfermement !
Les œuvres récentes ont consolidé cette pense du Tout-Monde. Les lieux échappent aux carcans nationaux. Les relations transcendent les frontières. Les échanges abolissent les solitudes, entraînant dans leurs sillages l’identité-monde. Une identité sans hiérarchie des cultures, sans impérialisme, sans exclusion ni exclusive, capable d’accepter sans rechigner les formes imprévues de la création de l’homme par l’homme !
Car c’était cela l’enjeu : l’humanisation d’un monde conscient et comptable de sa diversité !
On peut retenir d’une pareille œuvre et d’un pareil questionnement son indiscipline.
J’appelle indiscipline le non-respect des théories toutes faites, des écritures immobiles, des esthétiques convenues. On n’a pas assez noté que Glissant se situe dans une pensée de la dissidence ou si l’on préfère de la rupture.
Rupture avec un discours européen et européocentrique.
Rupture avec un discours anticolonialiste figé.
Rupture avec un discours de l’identité prisonnier de l’essentialisme.
Rupture avec l’hégémonie masquée qu’est la mondialisation.
Rupture avec les trous du langage.
Rupture avec la dictature des langues impériales.
Rupture, enfin, avec une certaine conception de la littérature !
Derrière chaque rupture émerge l’adhésion à d’autres valeurs, à d’autres formes du savoir, à d’autres esthétiques de l’écriture, à d’autres fonctions de l’écrivain et de l’humain.
Il ne nous invitait pas à suivre le monde. Il nous invitait à le devancer et à l’attendre là où il n’allait pas ! Il nous invitait non pas à écrire mais à produire une œuvre. Il nous invitait non pas à rechercher la transparence mais à respecter les opacités.
A bien regarder, il s’est dressé, tout en solitude, contre le plus mortel des impérialismes : celui d’une pensée mutilée et mutilante du monde. C’est pourquoi il demeurera l’homme des décloisonnements tout en demeurant fidèle à sa Martinique et à la Caraïbe.
Il avait devant lui l’énorme continent de la négritude, le souverain empire d’une pensée occidentale dont il admirait les contestataires internes (Rimbaud, Breton, Arthaud, Segalen, etc.). Il a choisi, refusant d’être colonisé, de bâtir sa propre cathédrale. Elle fut, pour son honneur, toujours édifié sur le socle de l’émancipation humaine comme en atteste la création de l’Institut Martiniquais d’Etudes et de la revue Acoma, le dévouement sans faille au Prix Carbet de la Caraïbe, le lancement du Prix Edouard Glissant, la fondation de l’Institut du Tout-Monde, etc.
Peu l’ont vraiment compris ! Beaucoup l’ont admiré ! Voici venu le temps de le lire !
A moi, écrivain, originaire de la Guadeloupe, il a donné l’amplitude de ses questions, la ferveur et la générosité de ses réponses et l’exigence, hors tout chauvinisme, d’habiter le monde.
Qu’il en soit remercié !
Ernest Pépin












lundi 31 janvier 2011

Prix Carbet des lycéens 2011 Visioconférence le 3 février

Echange autour de la littérature entre les lycéens de Guyane, de Guadeloupe et de Martinique par visioconférence
photo d'archives
Jeudi 3 février 2011 de 10h à 12h   
Auditorium de la Région Guyane

Les élèves de dix classes des lycées de Guyane se retrouvent jeudi 3 février à la Région pour parler littérature avec les lycéens de Martinique et Guadeloupe au cours d’une visioconférence qui aura lieu de 10h à 12h.
 Ce sont plus de 250 élèves qui se sont engagés depuis la rentrée de septembre 2010 à lire les 6 romans (liste jointe) sélectionnés pour le Prix Carbet des lycéens 2011. Ce projet  inter-académique constitue une action pédagogique d’incitation à la lecture permettant aux lycéens de découvrir des auteurs de la région des Caraïbes et d’Amérique à travers un travail dirigé en classe par leur professeur de Lettres ainsi que des activités menées au CDI avec leur documentaliste.

Jeudi 3 février prochain de 10h à 12h dans l’auditorium de la CAR, au cours d’un  échange exceptionnel les lycéens s’exprimeront sur leurs choix, sur les difficultés rencontrées, et dresseront un bilan de ce travail de lecture.

 Samedi 5 février 2011, la délégation guyanaise composée de 10 lycéens accompagnés de deux professeurs s’envolera pour la Guadeloupe afin de participer au jury qui décernera le Prix Carbet des lycéens lundi 7 février prochain. Le lauréat sera invité en Guyane par Promolivres afin de rencontrer tous les participants


 En Guyane, le Prix Carbet des lycéens est organisé par l’association par Promolivres, qui dès le mois de septembre, met à disposition des classes participantes un lot de 25 livres par classe, soit 250 ouvrages au total qui sont ensuite versés au CDI de chaque établissement. Le lycée Léon Gontran Damas est également porteur de ce projet.


Cette opération est réalisée en Guyane avec l’aide du Rectorat qui prend en charge les billets d’avion, de la Région Guyane, de la DRAC pour l’achat des livres, du Centre Spatial Guyanais pour la mise à disposition des cars pour le déplacement des élèves à Cayenne et en partenariat avec l’association Arts lycéens de Guadeloupe.


OUVRAGES SELECTIONNES


·       Gisèle Pineau: Folie, aller simple, éd. P. Rey, 2010 (Guadeloupe)

·       Joëlle Verdol: L’arbre à plumes, éd. Ibis rouge, 2009 (Guadeloupe)

·       Lyonel Trouillot: Yanvalou pour Charlie, éd. Actes sud, 2009 (Haïti)

·       Evelyne Trouillot: La mémoire aux abois, éd. Hoebecke , 2010 (Haïti)

·       Raphael Confiant: Autel du bon plaisir,éd. Mercure de France, 2009 (Martinique)

·       Neil Bissoondath: Carte postale Trinidad, éd. Phébus, 2009 (Trinidad)


Liste des établissements participants
• Lycée Bertène Juminer de Saint-Laurent
• Collège Constant Chlore de Saint-Georges (classe de seconde)
• Lycée Gaston Monnerville de Kourou
• Lycée agricole de Macouria
• Externat Saint-Joseph de Cayenne
• Lycée Melckior de Cayenne
• Lycée Félix Eboué de Cayenne
• Lycée Rémire 2 de Montjoly
• Lycée Léon-Gontran Damas de Montjoly
- Lycée de Mana

dimanche 30 janvier 2011

Haïti kenbe la ! Entretien avec Rodney Saint-Eloi


Rodney Saint-Eloi
Rodney Saint-Éloi a publié à Paris chez Michel Lafon son dernier récit Haïti Kenbe la ! L’auteur, également éditeur de la belle maison Mémoire d’encrier, est à Cayenne dans le cadre d’une tournée Antilles-Guyane. Inaugurant ainsi avec l’auteur Makenzy Orcel les rencontres littéraires organisées par le Service commun de la documentation de L’Université des Antilles et de la Guyane. Le public a répondu chaleureusement aux invitations de la Bibliothèque universitaire, Campus Saint-Denis et de la Bibliothèque Alexandre Franconie. Haïti fait l’actualité. Ses écrivains sont à la hauteur. Rodney Saint-Éloi, qui est un habitué du Salon du livre de la Guyane, répond aux questions de Promolivres.

Question : D’abord la préface de Yasmina Khadra ! Quel sens de l’amitié et de la solidarité ? Quel hommage à vous, à votre passion et à Haïti ? Nous sommes d’autant plus intéressés que les propos de Yasmina ont pour cadre Cayenne.
Rodney Saint-Éloi : Moi aussi, je suis encore étonné de ce coup de cœur. Yasmina Khadra m’a fait don de son amitié. Et sa parole sur Haïti m’a ouvert les yeux. Et permets simplement que je le cite : «Lorsque l’adversité émiette nos rêves, lorsque nos étoiles ne pâlissent que d’effrois, lorsque chaque bataille nous paraît perdue d’avance, nous revient à l’esprit ceci : Il est une vérité qui nous venge de toutes les autres : toute chose a une fin, et aucun malheur n’est éternel.»
Question : Vous ne vouliez pas écrire sur le séisme, dites-vous dans votre conférence au Campus Saint-Denis, pourtant vous l’avez fait en publiant Haïti kenbe la !, un livre qui est beaucoup plus qu’un témoignage sur cette catastrophe du 12 janvier 2010.
Rodney Saint-Éloi : Effectivement Haïti kenbe la ! dépasse le témoignage, genre chronique des faits. L’idée est que le séisme a remué en moi trop de choses : la définition de l’Haïtien, les deux siècles d’histoire, la situation sociale, la question linguistique, la citoyenneté. Mon être a été profondément remué. J’ai vu la faille. En moi. En l’autre. Je suis tout de suite possédé par un grand sens du pays, à refonder.  Je me posais secrètement la question d’une éthique dans la refondation du pays. La question, une fois posée, les réponses ne manquent pas. Le livre Haïti kenbe la ! est un élément de réponse. Donner à voir le pays autrement, dans son intimité et dans ses vérités afin qu’il ne soit réduit ni au séisme ni aux occupations ni aux dictatures.
C’est qu’au même moment, j’écrivais un récit plutôt lumineux, avec la voix de ma grand-grand-mère. J’étais confortablement installé dans mon enfance quand la terre a tremblé. Cette lueur est restée en moi. Je n’ai pas depuis fermé la fenêtre. J’entre en moi-même, pour revisiter ma propre histoire, le roman familial, et aussi celle plus grande du collectif. Tout se joue sur ces deux plans.
Question : « en plus de la violence de l’histoire et de la misère, Haïti n’avait pas besoin de séïsme …» Comment ?
Rodney Saint-Éloi : Effectivement. On n’avait pas besoin d’ajouter à ce malheur. Haïti. Au cours de l’année 2010, devient la conscience bienveillante du monde.  Je souligne dans le livre Haïti kenbe la ! que le pays est une suite de séismes. La dépendance est en elle-même un séisme. La manière dont la démocratie ou la coopération sont imposées dans les pays du sud constituent autant de séisme. Il faut simplement changer la relation. C’est-à-dire la nécessité d’un dialogue. Ne télécommander ni démocratie. Ni pratiques ni concepts. Laisser Haïti dans son propre temps afin qu’elle se réapproprie son cri, son mouvement. Car l’histoire des relations entre l’Occident et nous est d’une insupportable violence. Avec de tels amis a-t-on donc besoin d’ennemis ?
Question : Qu’est-ce qui a changé, selon vous à partir de là dans les esprits, dans les comportements. Un an après comment analysez vous la situation dans votre pays.
Rodney Saint-Éloi : Ce qui a changé, c’est que la société est à bout. A bout de tout. C’est qu’il faut inventer une autre société. L’écart entre deux Haïtiens est trop grand. Il faut combattre l’imbécillité triomphante. Il faut tout repenser. La nécessité de revoir les modes de gestion, de gouvernance est une évidence. L’échec est là. Il faut tourner la page. Recommencer le pays. Oui, recommencer le pays. Comme s’il s’agissait d’une maison à mettre à plat, et à reconstruire suivant de nouveaux plans. Un pays, avec une vision de pays. Une école. De l’eau. Un jardin. Et une utopie appelée ESPOIR… Le plus dur est de répéter en Haïti le mot ESPOIR sans qu’il ne sonne faux.
Ce qui a changé aussi c’est le regard… les mensonges ne tiennent plus. On se rend compte que la coopération n’a jamais construit de pays. La vision de l’humanitaire - avec cette armée d’ONGS – est aussi une catastrophe.
Ce qui a changé aussi c’est l’urgence d’un État au service du collectif. Et non des élites comme cela a toujours été.
Aujourd’hui, on parle des jeunes. On parle de la relève. Peut-on continuer à laisser le pays aux mains d’une dizaine de familles qui pillent, volent, tuent impunément.
Ce qui a changé, ce sont aussi les questions. Et là, cela me semble fondamental. 
Question : A la reconstruction vous préférez le terme refondation ?
Rodney Saint-Eloi : Oui… La reconstruction est une coquille vide. Que va-t-on reconstruire ? pour qui ? Comment et pourquoi ? Moi, la société d’avant, celle qui ressemble à l’Afrique du Sud avant Mandela, je pense qu’elle est sous les décombres. L’intelligence est de regarder demain et de dessiner les nouveaux contours. Pour ce, de nouvelles fondations sont nécessaires. De nouveaux chantiers aussi.
Question : comment voyez-vous l’avenir ? Malgré tout le constat de deux siècles de maldéveloppement, l’espoir est présent dans votre livre Haïti kenbe la ! Vous avez écrit avec élégance l’expression : espérer le mot espoir.
Rodney Saint-Éloi : J’aime dire que l’espoir est un métier. Il faut arriver à épeler le monde. Haïti est au cœur du monde. Pour les Haïtiens, il n’y a pas deux chemins. Malgré la mort qui habite le quotidien, un chant d’espérance semble têtu. Et dans le ciel gris, il y a un coin bleu. J’écoute en moi une petite chanson qui dit qu’Haïti n’a pas le monopole du désespoir. Haïti donc debout. Avec ses jeunes et vaillants hommes et femmes  marginalisés qui doivent faire leur apprentissage de l’HISTOIRE. Je reviens à ceux et celles qui ont toujours en dehors de l’histoire. C’est peut-être le combat de la dernière chance.
Question : L’imaginaire des écrivains a été marqué par ce terrible séisme, il le sera encore longtemps. La réaction des écrivains dont vous a été en elle-même un ccurieux phénomène. Pourriez-vous nous en parler ?
Rodney Saint-Éloi : Je suis en train de relire pour la dixième fois le beau texte Tout bouge autour de moi (Mémoire d’encrier, 2010 / Grasset 2011) de mon ami Dany Laferrière. Je viens de terminer Corps mêlés (Gallimard, 2011) du brillant écrivain Marvin Victor (27 ans). Je pense au récit bouleversant de Makenzy Orcel Les immortelles (Mémoire d’encrier, 2010). J’aime le multiple visage de Yanick Lahens dans Failles (Sabine Wespieser, 2010). On a ici toute «la santé du malheur», pour reprendre une expression du poète René Char. Voici en fait une parole généreuse et belle, ajouté au collectif Haïti parmi les vivants (Actes Sud, 2010) ou encore Refonder Haïti (Mémoire d’encrier, 2010), ou encore Construction d’une Haïti nouvelle : vision et contribution du Grahn (Presses internationales polytechniques, 2010). Voici des manières d’être dans cette active solidarité… et de refuser l’oubli.
                                             (Propos recueillis par Tchisséka Lobelt)

jeudi 6 janvier 2011

Bonne année 2011


Toute l'équipe de Promolivres vous présente
ses meilleurs voeux pour 2011



samedi 25 décembre 2010

mardi 21 décembre 2010

Evelyne Trouillot lauréate du Prix Carbet 2010

La mémoire aux abois est le roman du dialogue de deux solitudes dans un hôpital parisien, entre la veuve d'un dictateur, affaiblie, qui se meurt lentement, et la jeune assistante médicale qui la soigne. Entre les deux, obsédant, Quisquéya leur pays commun, et perdu, Quisquéya marqué par une dictature de trente ans, de père en fils.
Dialogue improbable, impossible, combat entre deux mémoires: celle de la veuve qui se remémore la rencontre avec l'époux défunt, ce qu'étaient alors leurs rêves, en tous les cas les siens, puis les années terribles de l'exercice du pouvoir, et puis celle de la jeune femme toute imprégnée des souvenirs que sa mère lui a transmis - sa mère qui a vécu ces années de cauchemar et perdu son frère alors qu'elle n'était qu'une enfant. Paroles qui se cherchent, s'opposent, mangées de silences, de regrets et de reproches, dans une atmosphère qui se tend peu à peu entre la veuve oscillant entre regrets murmurés et méfiance, et puis la jeune femme, et à travers celle-ci, sa mère décédée dont les souvenirs la hantent et l'envahissent. Et c'est entre ces voix entrecroisées que se dessine un portrait saisissant de la dictature: voix de celle qui l'a vécue aux côtés de son mari à chaque grande décision, et celles, multiples, des souvenirs transmis et retransmis, de ceux qui vécurent l'horreur.
D'une écriture tendue, subtile, un roman bouleversant, qui donne d'Haïti une vision saisissante.


La mémoire aux abois, Évelyne • Trouillot Éditions Hoebecke • 2010 •
ISBN  9782-84230-384-6 • 18€

jeudi 16 décembre 2010

Prix Carbet de la Caraïbe décerné vendredi 17 décembre 2010

La Guyanaise Sylviane Vayaboury
est nominée au Prix Carbet
pour son roman la Crique
La pré-sélection des ouvrages  Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2010…

Alfred ALEXANDRE (Martinique), Les villes assassines, Ecriture, 2010 (Roman)

Robert BERROUËT-ORIOL (Haïti), Poème du décours, Triptyque, 2010 (Poésie)

Pierre BOUVIER (France), Aimé Césaire et Frantz Fanon : portraits de décolonisés, Les Belles Lettres, 2010 (Essai)

Gerty DAMBURY (Guadeloupe), Effervescences, Les éditions du Manguier (Poésie), Confusion d'instants, Camille et Justine (1997

et 2010), Carêmes (2010), Enfouissements (inédit en 2000 aux Ed. du Manguier, 2010)

Fabienne KANOR (Martinique), Anticorps, Gallimard, 2010 (Roman)

Lémy LEMANE COCO (Guadeloupe), Grand Café, Ibis Rouge, 2010 (Roman)

José LE MOIGNE (Martinique-Bretagne), On m'appelait Surprise, Ibis Rouge, 2010 (Roman)

et La Gare, Microcosme 2010 (roman préfacé par Jean Métellus)

Kettly MARS (Haïti), Saisons sauvages, Mercure de France, 2010 (Roman)

James NOEL (Haïti), Des poings chauffés à blanc, Editions Bruno Doucey, 2010 (Poésie)

Emeline PIERRE (Guadeloupe - Haïti - La Dominique), Bleu d’orage, Pleine Lune, 2010 (Nouvelles)

Rodney SAINT-ELOI (Haïti), Haïti Kembé la ! 35 secondes et mon pays à reconstruire, Michel Laffont, 2010 (Récit avec une préface de Yasmina Khadra)

Amanda SMITH (Irlande-Trinidad), Black Rock, Phébus, 2010 (Roman)

Evelyne TROUILLOT (Haïti), La mémoire aux abois, Hoëbeke, 2010 (Roman)

Sylviane VAYABOURY (Guyane), La Crique, L'Harmattan, 2010 (Roman)

Gary VICTOR (Haïti), Le sang et la mer, Vents d'ailleurs, 2010 (Roman)